Le prototype LMP1 qui a gagné deux fois les 24 Heures du Mans, en 1992 et 1993. Le sommet sportif du Lion.
Décembre 1990 : Peugeot Sport dévoile la 905, prototype LMP1 conçu pour le nouveau règlement des Sport-Prototypes à moteur atmosphérique 3,5 litres. Vingt mois plus tard, le 21 juin 1992, l’équipage Warwick-Dalmas-Blundell franchit la ligne d’arrivée des 24 Heures du Mans en vainqueur. La 905 numéro 2 termine deuxième à un tour. En 1993, Peugeot remporte à nouveau Le Mans avec un triplé exceptionnel. Voilà l’histoire d’un V10 de 3,5 litres conçu pour la France et qui a fini sa carrière en Formule 1 chez McLaren.
Carte d’identité
Production
1990 – 1993 (Peugeot Sport, Vélizy-Villacoublay)
Direction
Jean Todt (directeur Peugeot Talbot Sport) / André de Cortanze (châssis)
Architecture
Châssis monocoque carbone, moteur central arrière, transmission séquentielle 6 rapports
~6 châssis (estimation, dont 5 châssis de course actifs)
Palmarès Le Mans
1992 : 1er (Warwick/Dalmas/Blundell) + 2e + abandon. 1993 : 1er, 2e, 3e (triplé)
Titre WSC
Champion du monde des Sport-Prototypes 1992 (constructeurs)
Devenir du V10
Vendu à McLaren (F1) pour la saison 1994, équipage Häkkinen/Brundle
Pourquoi Peugeot s’engage en Sport-Prototypes en 1990 ?
À la fin des années 80, Peugeot Sport est devenue une structure puissante grâce aux succès de la 205 Turbo 16 en rallye et en rallye-raid. Jean Todt, qui dirige cette structure depuis 1981, cherche un nouveau défi pour prolonger l’aventure sportive. Le championnat du monde des prototypes traverse alors une transition réglementaire : la catégorie Groupe C, qui dominait depuis 1982 avec des voitures comme la Porsche 962 et la Sauber-Mercedes C11, va muter vers une nouvelle formule à moteurs atmosphériques 3,5 litres calquée sur celle de la Formule 1.
Cette transition ouvre une fenêtre d’opportunité. Mercedes hésite, Jaguar prépare son retrait, Porsche est en pleine refonte. Si Peugeot s’engage avec un véhicule conçu directement pour la nouvelle réglementation, la marque peut arriver dans un championnat momentanément affaibli, avec une chance réelle de jouer la victoire. Le feu vert est donné par la direction du groupe en 1989, avec un budget conséquent et un objectif clair : gagner Le Mans à moyen terme.
Quels choix techniques ?
La conception est confiée à André de Cortanze, ingénieur qui a déjà œuvré sur la 205 Turbo 16 et qui dirige le bureau d’études de Peugeot Sport. Le projet est lancé en 1989 et la voiture est dévoilée fin 1990. Les choix techniques sont ceux d’une F1 endurance : châssis monocoque en composite carbone, aérodynamique très travaillée en soufflerie (Peugeot Sport utilise la soufflerie de l’ONERA à Meudon), suspension par poussoirs et combinés ressort-amortisseur horizontaux, transmission séquentielle à six rapports.
Le moteur est l’élément central du projet. Il s’agit du SA35, un V10 atmosphérique de 3,5 litres conçu spécifiquement pour la 905 par les équipes Peugeot Sport. Cette architecture en V10 à 80 degrés est inhabituelle (la plupart des concurrents en F1 utilisent le V12) mais elle permet un bon compromis entre puissance, masse et couple. Dans sa version 1991, le SA35 développe environ 600 chevaux à 13 000 tours par minute. Dans la version Evo 1B introduite début 1992, la puissance grimpe autour de 650 chevaux. C’est moins qu’une Toyota TS010 contemporaine en pointe, mais le V10 Peugeot est plus utilisable et plus fiable sur longue distance.
Peugeot 905
Quels résultats en 1991 ?
La première saison sportive de la 905 est celle de l’apprentissage. Engagée en championnat du monde des prototypes à partir de mi-1991, la voiture découvre les épreuves d’endurance, accumule les abandons mécaniques et signe quelques résultats encourageants sans victoire majeure. La 905 termine la saison à une cinquième place du championnat constructeurs.
La principale leçon de 1991 concerne la fiabilité. Le V10 SA35, performant mais fragile, casse à plusieurs reprises sous l’effet de vibrations à haut régime. L’aérodynamique demande des ajustements, particulièrement dans les configurations à fort appui. La transmission séquentielle manque encore de robustesse. Tous ces points sont travaillés pendant l’inter-saison, et la voiture évolue vers la version Evo 1B, avec un châssis plus rigide, un V10 plus fiable et une aérodynamique revue.
Comment s’est déroulée la victoire 1992 ?
Le 21 juin 1992, Peugeot aligne trois 905 Evo 1B au départ de la course de la Sarthe. L’opposition est affaiblie : Toyota présente sa TS010 mais avec une équipe en sous-effectif, Mazda a annoncé son retrait, Jaguar est sur le point de quitter le championnat. Les pronostics donnent Peugeot largement favori. La course se déroule conformément aux attentes : la 905 numéro 2 prend rapidement la tête et la conserve une bonne partie de la nuit, jusqu’à ce que la numéro 1 reprenne l’avantage dans la matinée.
L’équipage de la voiture victorieuse, composé de Derek Warwick, Yannick Dalmas et Mark Blundell, roule régulier, sans excès, en gérant la mécanique pour éviter tout incident. La 905 numéro 2 termine à un tour, complétant le doublé. La troisième voiture connaît des soucis et abandonne, mais les deux autres tiennent jusqu’à l’arrivée. Cette victoire est la première de Peugeot aux 24 Heures du Mans depuis l’engagement de la marque, et elle déclenche dans toute la France une couverture médiatique exceptionnelle.
Le saviez-vous
Le V10 SA35 de la 905 a connu une seconde vie en Formule 1. Vendu à McLaren après l’arrêt du programme prototype, le moteur a équipé la MP4/9 pilotée par Mika Häkkinen et Martin Brundle pendant toute la saison 1994. Les résultats ont été décevants (aucune victoire, plusieurs casses moteur), et McLaren est ensuite passé à un V12 Mercedes en 1995. Mais cette deuxième vie en Grand Prix témoigne de la qualité technique du V10 français, conçu à l’origine pour gagner Le Mans et non pour rouler en F1.
Pourquoi Peugeot a-t-elle remporté Le Mans à nouveau en 1993 ?
La saison 1993 confirme la domination Peugeot mais dans un contexte sportif particulier. Le championnat du monde des prototypes est sur le point de disparaître, victime de sa propre instabilité réglementaire et du désintérêt grandissant des constructeurs. Peugeot Sport choisit malgré tout d’engager les 905 aux 24 Heures du Mans 1993, qui restent la course phare de la saison.
La concurrence se limite essentiellement aux Toyota TS010 et à quelques équipes privées sur des Porsche 962 vieillissantes. La course se déroule sans grande surprise : les trois 905 engagées terminent aux trois premières places, signant un triplé historique. La voiture victorieuse est pilotée par Geoff Brabham, Christophe Bouchut et Éric Hélary. Cette deuxième victoire conclut le programme officiel Peugeot en Sport-Prototypes.
Que reste-t-il aujourd’hui ?
Plusieurs exemplaires de 905 sont aujourd’hui conservés dans des collections privées et publiques. Le musée de l’Aventure Peugeot à Sochaux en possède plusieurs, dont la voiture victorieuse aux 24 Heures du Mans 1992. La Cité de l’Automobile à Mulhouse en expose également une, et plusieurs collectionneurs privés ont acheté des châssis Peugeot Sport au fil des années. Certaines 905 sont sorties pour des démonstrations sur circuit lors d’événements comme le Mans Classic ou le Goodwood Festival of Speed.
La 905 reste, dans l’imaginaire des passionnés de sport mécanique français, l’une des plus belles réussites sportives de Peugeot toutes époques confondues. Plus encore qu’une 205 Turbo 16 née pour le Groupe B et adaptée ensuite au Dakar, la 905 a été pensée dès le départ pour gagner Le Mans, et elle l’a fait. Deux fois.